Mai 1968, ils y étaient, ils racontent
François Budet.
Trois hommes. Trois regards sur les événementsde mai 1968, ici, à Saint-Brieuc.
>> Forum : Racontez vos souvenirs de Mai 68 dans le pays de Saint-Brieuc ?
Jean Le Faucheur. « S'il fallait conserver une image de mai 68 à Saint-Brieuc, pour moi, ce serait tous les ouvriers de Saint-Brieuc, venus rue Ampère, libérer les ouvriers du Joint Français que l'on appelait le Citroën briochin, à l'époque. J'étais permanent syndical à la CFDT, à ce moment-là. Pour ceux qui se sont impliqués, étudiants ou travailleurs, cela a été la libération de l'expression, de la parole. La tendance naturelle des gens, c'est de comprendre et maîtriser leur condition de vie. Cette conception a été dominante en 1968. A Saint-Brieuc, nous avons connu une généralisation des luttes comme il n'y avait jamais eu. La CFDT a connu une expansion à cette époque. Je me rappelle d'une effervescence sympathique, temps fort dans l'expression. La démocratie était dans la rue et la monarchie encore dans l'entreprise. Nous y avons gagné une augmentation des salaires et la reconnaissance de la section syndicale d'entreprise. Mais la dépendance économique du salarié est toujours là. Le combat est toujours d'actualité. Sauf qu'aujourd'hui, la lutte des travailleurs doit devenir mondiale. Je rêve du jour où l'on pourra, au moins, adhérer à un syndicat européen. »
André Feller. « En mai 1968, j'étais en grève... comme tout le monde. J'étais le directeur des deux MJC briochines. Ici, nous avons simplement imaginé que ce serait bien d'ouvrir le petit théâtre pour des débats, à l'image de ce qui se faisait à Paris. Pas pour occuper le lieu mais pour y parler. En tant qu'animateur culturel, je trouvais bien cette idée de parole dite. On est allé voir le secrétaire général de la mairie pour lui demander la clé. Là, pendant plusieurs jours, cela a été une expression libre sur tous les sujets. Il n'y avait pas de règles. Quelques ténors du monde politique ou syndical venaient aussi s'exprimer. C'était symbolique car le théâtre était une institution bourgeoise à l'époque. Un drapeau rouge et un drapeau noir avaient été mis sur la façade. On les avait laissés, c'était aussi ça la liberté. Mais ce n'était pas symbolique de ce qui se passait à l'intérieur. C'était de la provocation. Mai 1968, pour moi, c'est une contestation culturelle de l'ordre bête, établi. Ce qu'il en reste, ce sont des slogans comme « Sous les pavés, la plage », c'est de la poésie pure. »
François Budet. « J'étais animateur culturel dans le département. Je suis parti en stage de formation en Alsace. Le 12 mai, à mon retour, je me suis arrêté à Paris où ça commençait à chauffer. J'ai assisté à la fameuse manif du 13 mai. « C'est fou, ce qui se passe à Paris, ai-je dit, en arrivant à Saint-Brieuc. Il y avait des grèves, plus d'essence, je suis resté bloqué à Saint-Brieuc. André Feller voulait faire quelque chose. On a ouvert les portes du théâtre de la ville. On essayait d'animer les débats. Plein de gens venaient s'exprimer. Cela a été une période fort intéressante. Ma conscience politique, un éveil profond est venu de là. Plus tard, on a créé des groupes de réflexion avec des gens qui se sont connus sur les bancs du théâtre. On faisait des soirées débat à la MJC. Cela a été un des ressorts de 1968. »
Propos recueillis
par Sébastien GROSMAITRE.
Ouest-France